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Transition, innovation, même combat ?

#Veille #Décryptage

Si le changement climatique et la malnutrition sont interdépendants, comment agir simultanément sur ces deux problématiques et faire en sorte que la gestion de l’une n’aggrave pas la situation de l’autre ?  

En décembre 2018, la revue The Lancet a en effet publié un article qui reliait la malnutrition – qui regroupe la sous-nutrition, l’obésité, et les carences en micronutriments – et le changement climatique, les évolutions de l’un ayant des effets importants sur l’autre et les deux étant déterminés par des facteurs communs. A partir de la mise en avant de cette interdépendance, la commission chargée de rédiger l’article en appelle à la mise en place de politiques agissant de manière simultanée sur ces différents phénomènes qui créent aujourd’hui un cercle vicieux. Cette approche rejoint celle d’autres courants de recherche qui étudient comment il est possible d’opérer des transitions dans des systèmes socio-écologiques, en recourant notamment à des innovations organisationnelles et techniques.

Des systèmes pour étudier le lien entre sociétés et biosphère

            En reliant nutrition et changement climatique, l’article du Lancet interroge les relations entre les humains et leur écosystème et permet de montrer qu’elles reposent sur des constructions sociales, économiques et politiques. Pour caractériser cette situation, la commission du Lancet parle de Global Syndemic. La syndémique est un terme médical qui renvoie à une ou plusieurs maladies qui ont comme particularité de coexister dans le temps et dans l’espace, d’interagir les unes avec les autres du point de vue biologique, psychologique ou social, et de partager un certain nombre de déterminants. Dans le cas du rapport entre malnutrition et changement climatique, on peut résumer la situation de manière très schématique comme suit : d’un côté, le système alimentaire tel qu’il se structure aujourd'hui correspond à des modes de vie qui favorisent la survenue de contextes de malnutrition et déséquilibrent les écosystèmes, ce qui se traduit par une aggravation du processus de réchauffement climatique. De l’autre, cette aggravation menace la disponibilité des ressources nécessaires à la production d’aliments de qualité et s’accompagne d’évènements qui bouleversent l’organisation des systèmes agricoles, ce qui accentue d’autant plus les problématiques de malnutrition dans le monde.

            Cette approche est une manière de mettre en avant la façon dont les écosystèmes et leurs évolutions influencent l’organisation des sociétés et leurs équilibres. D’autres approches s’y sont intéressées, comme le Stockholm Environment Institute qui coordonne une plateforme de recherche sur les Water Energy Food (WEF) Nexus. Leur postulat est que l’eau, l’énergie et l’alimentation — cette dernière étant matérialisée par les surfaces consacrées à sa production — sont les trois piliers qui permettent, lorsqu’ils sont produits, distribués et consommés de manière adéquate, de garantir la sécurité, la prospérité et l’équité des systèmes sociaux. En étudiant comment chacune de ces ressources interagit avec les autres, il est alors possible d’identifier quelle est l’étape optimale sur laquelle agir pour transformer le système dans son ensemble et proposer un modèle social et économique adapté à l’état des écosystèmes dans lesquels évoluent les humains.

            L’approche du Lancet comme celle des WEF Nexus a pour objectif de transformer les regards sur le rapport entre sociétés et écosystèmes et d’encourager la mise en place de politiques moins sectorisées. L’approche de l’alimentation par l’approvisionnement renvoie à une démarche similaire, puisqu’on considère qu’une action à une des étapes du parcours entre la production et la consommation influe sur l’ensemble du circuit. De fait, un nombre croissant de territoires ont adopté cette démarche à travers le développement d’une gouvernance alimentaire, par exemple avec la démarche de Projet Alimentaire Territorial dont l’un des objectifs est la « mise en œuvre d’un système alimentaire territorial [et] la consolidation de filières territorialisées ». Il s’agit de démarches transversales du point de vue des acteurs impliqués et des axes d’intervention. Par exemple, la Stratégie de Paris pour une Alimentation Durable, a pour objectif la configuration de circuits d’approvisionnement durables, la garantie d’une sécurité alimentaire en cas d’aléa, la recherche d’une plus grande justice alimentaire et une sensibilisation aux enjeux de nutrition.

De l’innovation à la transition

On comprend donc que, selon cette approche, opérer une transition dans le système implique d’identifier ce qui est susceptible d’infléchir la trajectoire qu’il adopte, de manière à transformer la position de chacun des paramètres et acteurs sociaux, économiques, politiques etc. qui le compose. Au Danemark le Knowledge Network on System Innovations and Transitions, un réseau de chercheurs issus de différentes universités, étudie par exemple dans quelle mesure il est possible de mettre en œuvre des transitions au sein de systèmes socio-écologiques. Il s’appuie sur un modèle qui comprend plusieurs échelles d’agencement des relations entre acteurs : certaines structures sociales techniques ou naturelles – qualifiées de paysage – sont très étanches aux transformations et seuls des bouleversements profonds peuvent les faire évoluer. Il existe également des institutions, des normes et des pratiques – elles forment un régime – qui régulent le fonctionnement des sociétés et de leurs relations avec les écosystèmes dans le cadre de la mise en œuvre des systèmes alimentaires par exemple. Elles sont déjà plus sujettes aux transformations, en particulier du fait de l’existence de niches dans lesquelles naissent des innovations plus ou moins isolées ayant le potentiel, sous certaines conditions, d’apporter des modifications structurelles dans le fonctionnement des systèmes.

Pour les tenants de cette approche, une transition survient notamment lorsque le régime est déséquilibré dans son fonctionnement, du fait par exemple d’un changement brutal du paysage – sous la forme d’une conséquence du changement climatique par exemple – ou d’un processus de structuration des différentes innovations développées dans les niches et qui contribuent à proposer un mode de fonctionnement plus efficace que celui régulé par le régime, compte tenu des nouveaux enjeux auquel il est confronté. Dans ce cadre, l’un des enjeux majeurs pour les régimes est de mettre en place un « management de la transition », c’est-à-dire d’identifier au sein des niches d’innovation, des propositions qui permettront d’initier une transition dans le régime socio-écologique actuel et de le rendre plus durable dans un contexte où il est menacé d’être déséquilibré. Pour les représentants de ce courant, l’un des moteurs d’une transition peut ainsi être la création et l’animation « d’arènes d’innovation » à partir desquelles il est possible de structurer progressivement des initiatives qui répondent à des enjeux nouveaux, dans le but de les intégrer de manière incrémentale au fonctionnement du régime.

Toutes ces transformations ne sont pas linéaires et l’on serait bien en peine aujourd’hui d’affirmer que l’on est au cœur d’une transition écologique, si elle est amorcée ou même si elle existe. Développer un management de la transition autour d’arènes d’innovation relève d’une certaine manière d’une démarche performative, dont l’objectif est d’orienter la trajectoire des systèmes sociaux, économiques ou politiques. Chaque année par exemple, plusieurs articles proposent d’identifier des tendances d'innovation alimentaire, qui permettent de médiatiser de nouvelles niches d’innovations auprès d’acteurs qui n’y appartiennent pas. D’une certaine manière, cela représente une manière d’animer des arènes d’innovation et d’initier des interactions nouvelles. A travers cette activité d’animation et de fédération d’un ensemble d’acteurs aux positions et aux prérogatives différentes – dont Paris&Co est particulièrement représentatif de ce point de vue ! – on en revient finalement à la définition de base de l’innovation qui, à l’inverse de l’invention, se caractérise par sa capacité à intégrer et transformer le milieu social, économique ou technique dans lequel elle est développée. On voit bien par là qu’innovation et transition sont donc des processus qui se ressemblent beaucoup !

 

Natacha Rollinde

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