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L’alimentation alternative au cœur du système ?

#Veille #Décryptage

Depuis les années 1990, des systèmes de production et de distribution alternatifs émergent et remettent en cause les circuits dits conventionnels, incarnés tout particulièrement par le mode de fonctionnement de la grande distribution. Il y avait donc quelque chose d’assez paradoxal à voir apparaître en octobre dernier un Alter’Native food forum au cœur de l’un des plus grand rendez-vous de l’industrie agroalimentaire mondiale, le Salon international de l’alimentation (SIAL). Il serait donc possible de faire entrer l’alternative au cœur du système ?

L’institutionnalisation des circuits alimentaires alternatifs

            Dans le courant des années 1990, plusieurs scandales sanitaires et environnementaux ont entaché la confiance placée par une partie des consommateurs dans le modèle de distribution conventionnel caractérisé notamment par des productions agricoles spécialisées, de longues distances parcourues par les aliments, un nombre important d’intermédiaires et d’étapes de transformation des aliments. Cette situation a contribué à l’émergence de circuits alternatifs, portés souvent par la société civile et dont l’objectif était de proposer de nouveaux modèles en rupture avec ceux conventionnels. C’est le cas des circuits courts qui reposent sur une limitation du nombre d’intermédiaires, la valorisation d’une agriculture extensive et biologique, l’utilisation d’énergies renouvelables et la défense d’une juste rémunération des producteurs. Le plus souvent, ils se caractérisaient également par une proximité géographique entre les lieux de production et de consommation.

            Depuis la fin des années 2000, ces initiatives sont sorties du statut de niche et ont fait l’objet d’une reconnaissance publique, à travers par exemple le Plan Barnier en 2009 qui a encouragé leur diffusion. L’instauration des Projets Alimentaires Territoriaux (PAT) en 2014 va également dans le sens d’une institutionnalisation de la reterritorialisation de l’alimentation, qui vise à renforcer la proximité entre lieu de production et de consommation mais aussi entre les différents intervenants dans la chaîne d’approvisionnement. En ce sens, plusieurs des revendications portées par les systèmes alternatifs ont été intégrées dans les axes de réflexion en matière de politiques alimentaires des acteurs publics, mais également dans la distribution conventionnelle.

Une hybridation de la grande distribution « conventionnelle »

          Les modifications d’assortiment sont par exemple l’un des leviers de la grande distribution pour renforcer le taux de pénétration des enseignes auprès de consommateurs désireux de favoriser de nouveaux modes de production et de distribution. Les petites marques nationales représentent une part croissante de l’offre de ces magasins et sont porteuses de valeurs fortes et bien identifiées, à l’image de la marque « C’est qui le Patron ?! ». Dans cette dernière, les citoyens qui le souhaitent peuvent rejoindre une société des consommateurs et sont régulièrement consultés, notamment par le biais de questionnaires, pour déterminer les produits qu’ils souhaitent développer au sein de la marque ainsi que le cahier des charges associé et le prix de vente qu’ils jugent acceptable. Ils participent également à la promotion de ces produits en s’en faisant par exemple le relais sur les réseaux sociaux. La création de cette société coopérative a pour socle la poursuite d’un objectif d’utilité sociale et cette finalité, associée à un mode d’intervention inédit des consommateurs, peuvent faire de « C’est qui le Patron ?! » une démarche alternative. Pour autant, l’initiative est conçue pour s’intégrer complètement dans les circuits de distributions classiques, dans la mesure où la marque cherche à être accessible à un grand nombre d’individus. Du point de vue des enseignes, elle contribue à renforcer ce que les chercheurs en sciences de gestion appellent la « proximité de processus » avec des clients soucieux des modes de rémunération des producteurs, en modifiant à la marge le fonctionnement interne de leurs magasins – nouveaux fournisseurs, nouveaux modes d’approvisionnement, produits en phase avec de nouvelles attentes des consommateurs. 

Les intermédiaires, vecteurs de construction des circuits courts ?

            On retrouve également cette forme d’hybridation lorsqu’il est question de la mise en œuvre des circuits courts de proximité. La proximité peut être entendue du point de vue géographique et relationnel, à l’origine parce qu’il existe un nombre réduit d’intermédiaires entre le producteur et le consommateur. Pour autant, plusieurs travaux ont souligné la place que pouvaient jouer certains intermédiaires comme les grossistes dans leur développement : en assurant par exemple une partie de l’activité logistique, ils peuvent libérer les producteurs d’une tâche chronophage et coûteuse. D’autres, comme les commerçants, peuvent intervenir comme des tiers de confiance et, paradoxalement, renforcer la proximité entre les producteurs et les consommateurs à travers la transmission d’un savoir-faire, alors même qu’ils représentent des intermédiaires. Pour reprendre l’exemple de « C’est qui le patron ?! », c’est l’existence d’une structure synthétisant les attentes des consommateurs et les traduisant sous la forme d’un cahier des charges qui contribue à créer un lien entre consommateurs et producteurs, alors qu’elle constitue un intermédiaire supplémentaire dans la chaîne d’approvisionnement.

            Ces formes d’hybridations invitent donc les acteurs intervenant au sein de l’industrie agroalimentaire – enseignes de supermarchés, grossistes, commerçants – à développer de nouveaux positionnements, dans un contexte de prise en compte croissante de nouveaux paramètres environnementaux, sociaux ou économiques dans la mise en place de circuits de distribution.  Peut-être que lors du prochain SIAL, l’Alter’Native Food Forum en tant que promotion d’une « alimentation plus saine, plus respectueuse de la nature et du bien-être animal » ne sera plus « un salon dans le salon » mais plutôt un allant de soi sur l’ensemble des stands ?

Natacha Rollinde

 

Pour en savoir plus :

BARITAUX Virginie, BILLION Camille, 2018, « Rôle et place des détaillants et grossistes indépendants dans la relocalisation des systèmes alimentaires : perspectives de recherche », Revue de l’organisation responsable, vol. 13, n°1, pp.17-28

Le dossier « Nourrir les urbains » du n°405 de la revue Urbanisme

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