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La logistique, vaste champ de bataille

#Incubation

Soldats déchargeant un train en 1915 (Gallica, BNF)

Le 22 novembre dernier, Colliers international présentait les résultats de son étude sur la logistique et le e-commerce. Cette thématique est au cœur d’interrogations portées par différents acteurs. Colliers International, entreprise de conseil en immobilier d’entreprise, s’est concentrée dans son étude sur les transformations survenues dans la structure foncière de la logistique à la suite de la croissance du marché du e-commerce et en particulier des pure players. Quelques semaines plus tôt, l’Association française de la logistique organisait dans la mairie du 9ème arrondissement une matinée de réflexion sur les futures solutions de logistiques urbaines durables, notamment en termes de transports. Plusieurs préoccupations se télescopent aujourd'hui autour de cette thématique : s’y croisent des enjeux environnementaux et un contexte concurrentiel dans lequel de nouveaux acteurs économiques imposent des normes de performances particulièrement exigeantes. Cette prégnance de la logistique traduit bien la place que cette fonction occupe dans la stratégie des entreprises.

Le maréchal de logis, premier supply chain manager ?

            Pour tenter de comprendre ce qu’est la logistique, rien de tel qu’un retour aux sources. Ce terme a deux étymologies : la première, logistikon, remonte à l’Antiquité et désigne chez Aristote « cette faculté de l’intelligence qui traite de ce qui est contingent, et que l’homme peut, en conséquence, organiser à sa guise ». En d’autres termes, il s’agit d’une approche mathématique qui se caractérise par la construction d’un raisonnement en vue de la résolution d’une problématique pratique. La seconde, qui est postérieure et d’une certaine manière complémentaire, renvoie au domaine militaire et à la fonction de « maréchal de logis ». C’est Antoine-Henri de Jomini, un stratège et théoricien militaire auteur en 1838 du Précis de l’art de la guerre qui a contribué à théoriser les principes de la logistique appliquée au monde militaire, dans une perspective largement reprise par la suite dans le monde de l’entreprise.

            Aurélien Rouquet, professeur de logistique et supply chain management à la NEOMA Business School, a consacré en septembre un article à Antoine-Henri de Jomini et revient en détail sur le caractère précurseur de ses travaux. Lors des campagnes napoléonniennes, le maréchal des logis était en charge du logement et du campement des troupes, ainsi que de la direction des colonnes et de leur placement sur le terrain. Il assurait le lien entre les généraux qui conçoivent la stratégie militaire et les troupes qui les mettent en œuvre, dans une démarche d’optimisation puisque l’objectif était bien sûr de remporter des batailles en perdant le moins d’hommes et de matériel possible.

La logistique, d’une science de détail à une science générale

            Cette définition est proche de celle qui a été donnée dans le champ de la gestion à la fin des années 1970 par James L. Heskett, dont les travaux ont préfiguré le développement du supply chain management. Dans un article consacré aux différents fondements de la logistique, Pascal Lièvre montre qu’après avoir décrit la logistique comme « la circulation des flux physiques dans les phases d’approvisionnement, de production et de distribution » (Lièvre, 2007, p.21), James L. Heskett y ajoute une dimension stratégique en la rattachant à une fonction qui « englobe les activités qui maîtrisent les flux de produits, la coordination des ressources et des débouchés, en réalisant un niveau de service donné au moindre coût » (p.22). On retrouve bien, adapté au contexte de l’activité entrepreneuriale, certains grands traits effectivement développés par Antoine-Henri de Jomini, tels que l’optimisation des ressources permise par la coordination entre la conception stratégique et sa mise en œuvre pratique. Finalement la logistique a progressivement acquis une dimension structurelle, dans le sens où c’est l’un des prismes par lequel est envisagé le fonctionnement global de l’entreprise.

            Le développement du supply chain management, qui irrigue l’ensemble des fonctions de l’entreprise et a pour but de renforcer la flexibilité des entreprises vis-à-vis des transformations de leur environnement, traduit bien comment les aspects pratiques et techniques sont maintenant au cœur de la construction stratégique des entreprises, en coordination avec d’autres fonctions internes – le management, mais aussi le marketing avec une orientation de la chaîne logistique en fonction des attentes des clients – et de facteurs externes, tels que l’évolution de la concurrence, de la réglementation ou encore des habitudes de consommation. Cela fait de la logistique un outil privilégié pour la mise en œuvre d’une gouvernance des flux de marchandises, puisqu’elle intègre à priori toutes les étapes de production et de distribution et leurs formes d’intégration sur les territoires. Près de deux siècles après la publication de son traité, Antoine-Henri de Jomini aurait donc peut-être réussi son pari, celui de faire de la logistique une science générale et pas seulement une description des techniques d’organisation des activités.

Quel supply chain management de la fourche à la fourchette ?

            Dans le secteur alimentaire, la logistique se heurte à des problématiques spécifiques, liées par exemple à la gestion de produits frais pour lesquels les durées de conservation sont beaucoup plus faibles. Cela en fait un métier un part entière et, partant, un domaine disposant de ces rationalités et enjeux de rentabilité propre. Les progrès en matière de transport d’un côté et de sélection des variétés les plus résistantes et adaptées à de long trajets et périodes de stockage de l’autre ont permis de développer des chaînes d’approvisionnement dans lesquelles la distance entre le lieu de production et celui de consommation était croissante. Ce modèle d’optimisation est remis en cause par l’émergence de nouveaux paramètres intégrés dans l’équation logistique, comme la recherche de réduction des émissions de CO2 ou encore la volonté par une partie des consommateurs d’être plus proches des producteurs, à travers une réduction des distances et des intermédiaires les séparant.

            Le supply chain management pourrait alors être amené à s’intégrer dans un contexte plus large de restructuration du système alimentaire métropolitain, dans lequel est repensée la manière dont les flux de marchandises et d’énergie entrent, sont consommés et sortent des villes sous forme de déchets pour permettre à leurs habitants de se sustenter. La remise en question du modèle d’approvisionnement conventionnel et de son adéquation avec une transition écologique permet le développement de nouvelles approches de la logistique, notamment dans une perspective circulaire avec des initiatives comme celles menées par Vépluche et Cueillette Urbaine dans le cadre de leur expérimentation à l’Urban Lab.

Natacha Rollinde

Pour en savoir plus :
ROUQUET Aurélien, 2018, « L’invention de la logistique par Antoine-Henri de Jomini », Annales des Mines. Gérer et comprendre, Vol. 133 n°3, pp.53-61
LIEVRE Pascal, 2007, « Les définitions de la logistique, le problème des fondements », in Que sais-je – La logistique, ed. La Découverte, Coll. Repères, pp. 11-27
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